Le XXIème siècle réclame des points de repères éprouvés, et la présence solide et multiple représentée par les gargouilles semble irremplaçable.
On en est toujours à rechercher du sens dans cet avènement balbutiant du millénaire, dans ce saut de puce (informatique...) d'un siècle à l'autre. Et bien, la gargouille n'a qu'un sens, toujours le même : de l'intérieur vers l'extérieur. C'est une gouttière qui va du tout (parfaitement structuré) au particulier (quasi démantelé) ; du complexe au néant ; de l'ordre au chaos.
Excroissance exhibée, trajectoire en équilibre, de l'intime à sa négation, du spirituel à l'anecdotique.
(arrêt sur image : C'est une flèche).
Mais suspendue entre ciel et terre, elle n'est ni de l'un, ni de l'autre : ni objet rituel, ni caillasse ; ni arc-boutant, ni ronde-bosse commémorative. Eperdue entre la force et la panique, entre émanation mystique contrariée, et expression sereine représentée : son caractère constituant est toujours l'angoisse atavique, en face de "ce qui nous dépasse", mais conjurée par l'humour.
La gargouille est un dépassement calculé, un derapage contrôlé, un dépaquetage utile. Une extraction salutaire.
(vitesse accélérée : C'est un vecteur).
Une gargouille, ça n'est rien qu'un détail dans n'importe quel édifice... (Et on la voit rarement de près). Mais ces "Vigies de la Damnation" sont davantage que des spectatrices, aux aguets. Comme il semble important que le "monde virtuel" où nous évoluions puisse s'échapper de façon significative du futile (dit "pré-pubère") et de l'éphémère systématisé ! Il est crucial qu'une fois de plus, cette relation, qui est spécifique de tout monde civilisé, entre la culture ancestrale et la technicité (hélas, souvent "gadget", quand elle n'est pas coercitive) soit, en prime, distrayante, voire même source de plaisir.
On peut le voir ce trait d'union, tangible : c'est une gargouille piquée de lichens, la tête sortie de la masse, horizontalement tendue vers le vide ; avec son archaïque rictus face au virtuel, toujours plein de potentialité. Efficience révélée de l'individualité soudée au corps commun.
La distraction aux forces de la pesanteur (soulignée par contraste) comme à l'inertie du monumental établi, est définitivement opérée par la gargouille rebelle.
Félix Goudart & Jean Macrez "Les Vigies de la Damnation" (extrait)